Série « Fin du clic et entreprise sans coutures » · 4 / 4
SAAS et IA, ce qui reste quand tout s'efface
Trois articles pour poser le diagnostic, illustrer, réfléchir. Un dernier pour conclure sans complaisance.
Le SaaSpocalypse a mis un nom sur quelque chose qui était en cours depuis plusieurs années. Les marchés ont réagi en quelques heures à ce que les organisations mettront des années à intégrer pleinement. Mais l'intégrer, elles devront. Qu'elles soient cabinet d'expertise comptable, direction des finances d'une collectivité, DSI d'une PME ou service RH d'un groupe, la transformation n'attend pas qu'on soit prêt.
Ce dernier article ne propose pas de feuille de route rassurante. Il propose une lecture lucide de ce qui est en train de se jouer et de ce qu'il faut faire, à date, avant que cela ne change et ne devienne caduc après-demain.
1. Comprendre ce qui s'effondre vraiment
Soyons francs : le modèle économique du SaaS par siège est condamné. Pas progressivement mais structurellement. Quand un agent IA exécute le travail de dix utilisateurs humains sans occuper une seule licence, le modèle à l'abonnement par tête n'a plus de sens. Les éditeurs qui n'auront pas pivoté vers une tarification à l'usage ou à la valeur produite disparaîtront ou seront absorbés par ceux qui l'auront fait.
Ce n'est pas une hypothèse. C'est déjà en cours. Atlassian perd des sièges pour la première fois de son histoire. Workday supprime des postes dans ses propres équipes. Adobe facture des crédits génératifs plutôt que des accès humains. Salesforce lance AgentForce, non pas pour remplacer son CRM, mais pour que les agents IA « vivent » à l'intérieur de ses données. Les grands éditeurs ont compris : la valeur n'est plus dans l'interface. Elle est dans la donnée. Nous le pressentions mais nous n'arrivions pas à définir une orientation à ce constat. Nous le matérialisions à grand coup de « datalake », et donc ? Rien.
Les éditeurs qui contrôlent la donnée (Cegid avec ses millions d'écritures comptables, Silae avec ses 600 000 entreprises clientes, Berger-Levrault avec ses décennies de données de la fonction publique) auront un avantage considérable. Pas parce que leurs interfaces sont meilleures. Parce que leurs données sont irremplaçables. Elles ne le sont pas par leur valeur intrinsèque de jeu de données mais par les actions et les séries d'actions qui les ont générées. Ce n'est pas le « quoi » et son interprétation subséquente qui donne de la valeur à la donnée, mais le « comment » elle a été produite. C'est là que se niche sa réelle valeur. Celui qui contrôle la donnée contrôle la transition et son exploitation stratégique et commerciale.
2. Ce qui émerge, et à quel prix ?
La prochaine couche de valeur dans l'écosystème logiciel ne sera pas une interface. Ce sera une compétence encapsulée.
Un agent IA générique est puissant. Un agent IA qui connaît les spécificités de la paie des experts-comptables français, qui intègre les règles de la commande publique, qui sait comment fonctionne un conseil municipal, cet agent vaut infiniment plus. Et cette connaissance, traduite en instructions, en règles de décision, en workflows métier, deviendra un marché à part entière.
Ce marché suivra une courbe inévitable. D'abord une phase de rareté. Ainsi les skills sectoriels auront une valeur forte, différenciante, presque stratégique dans les deux prochaines années.
Les premiers qui les produiront et les vendront captureront une valeur considérable. Puis viendra la commodisation : les compétences les plus standards seront absorbées par les grandes plateformes, intégrées gratuitement, banalisées. Les prix s'effondreront sur le bas du spectre. La réglementation suivra comme elle a toujours suivi les nouvelles couches technologiques, avec un décalage de trois à cinq ans.
Ce cycle est connu et couru d'avance. Il s'est produit avec le web, avec le mobile, avec le cloud. Ceux qui attendent la stabilisation pour agir arriveront toujours après la redistribution de la valeur.
3. Ce qui reste : l'essentiel
Quand l'interface logicielle disparaît, quand la logique métier migre vers les communautés agentiques, quand le modèle par siège s'effondre : qu'est-ce qui reste ?
Trois choses. Toujours les mêmes.
La donnée. Propre, structurée, accessible, gouvernée, supervisée. L'organisation qui ne sait pas où sont ses données, qui ne peut pas les exposer via API ou MCP, qui les a laissées se fragmenter dans une dizaine de logiciels cloisonnés, cette organisation ne pourra pas déployer d'agents IA efficaces. Elle sera dépendante des éditeurs qui, eux, contrôlent la donnée. La souveraineté sur ses propres données n'est plus une question informatique. C'est une question stratégique.
Le processus. Formalisé, documenté, transmissible, auditable. Un agent IA ne peut apprendre que ce qu'on lui enseigne. Si les processus métier vivent dans la tête des collaborateurs, dans des habitudes non écrites, dans une culture orale, ils ne pourront pas être encapsulés.
Cela va prendre du temps ? Que dire de ces ouvriers d'usine indiens qui portent des caméras montées sur la tête pour capturer des données en vue de former des modèles d'IA pour la robotique.
Les organisations qui ont investi dans la formalisation de leurs méthodes, de leurs règles de gestion, de leur savoir-faire sectoriel, sont celles qui tireront le meilleur parti des agents IA. Les autres produiront des agents médiocres qui reproduiront de l'approximation et, in fine, disparaîtront. Qui peut se satisfaire d'une comptabilité publique ou privée approximative ?
Le jugement humain. Irremplaçable, non pas parce que la machine ne peut pas décider, mais parce que certaines décisions requièrent une responsabilité que seul un humain peut assumer. Le directeur financier qui arbitre une dépense exceptionnelle. L'expert-comptable qui conseille un dirigeant en difficulté. L'agent territorial qui accueille un usager en situation de détresse. Ces moments ne se délèguent pas à un agent IA, et leur valeur va augmenter à mesure que le volume sera absorbé par les machines.
4. Ce qu'il va falloir faire, sans délai
Il y a quatre ans, il y avait un consensus mondial. Les gouvernements, les entreprises, les organismes de formation, les parents : tout le monde disait la même chose. Apprenez à coder. Le code, c'est l'avenir. Le code, c'est l'emploi. Le code, c'est la souveraineté.
Des centaines de milliers de personnes se sont reconverties. Des milliards ont été investis dans des bootcamps, des formations, des certifications. Des politiques publiques entières ont été construites sur cette certitude.
Dans une interview récente, Sebastian Siemiatkowski, le CEO de Klarna (celui-là même qui vient de passer de 7 000 à 3 000 collaborateurs sans recruter, par simple attrition naturelle), dit désormais publiquement qu'il code lui-même, sans avoir jamais été ingénieur. Pas parce qu'il a appris. Parce que l'IA code à sa place, à sa demande, en quelques secondes. Il ajoute, avec une lucidité qui devrait faire froid dans le dos, qu'en 2030 Klarna aura probablement encore moins de 2 000 employés. Pas parce que l'entreprise décline. Parce que l'intelligence est désormais dans les outils.
Le consensus d'il y a quatre ans n'était pas faux. Il était simplement déjà obsolète au moment où il s'est formé.
C'est la leçon la plus difficile de cette transformation : les temps de transition se raccourcissent à une vitesse que nos institutions, nos systèmes de formation, nos conventions collectives, nos référentiels métier, nos politiques de l'emploi ne sont pas structurellement capables d'absorber. Nous formons des gens pour des métiers qui se transforment plus vite que la durée de leur formation.
Ce qui s'impose alors à toutes les organisations (entreprises privées, cabinets, collectivités) c'est un retour à une question fondamentale, longtemps négligée : quelle est réellement la substantifique moelle de sa chaîne de valeur ? Et quelle est la contribution mesurable de chaque maillon à cette chaîne ?
Quand l'IA absorbe le volume, quand les agents prennent en charge les tâches répétitives, quand les interfaces disparaissent, ce qui reste visible, ce qui reste justifiable, c'est la contribution réelle. Pas le titre. Pas l'ancienneté. Pas la maîtrise d'un logiciel. La valeur produite, mesurable, irremplaçable.
Pour certains, c'est une libération, enfin reconnus pour ce qu'ils apportent vraiment. Pour d'autres, c'est une mise à nu brutale, des années de confort dans des rôles dont la valeur était masquée par la complexité des outils et des processus.
La question n'est plus « sais-tu utiliser ce logiciel ? » Elle est « que produis-tu que la machine ne peut pas produire ? »
Que vous soyez collaborateur dans un cabinet d'expertise comptable, agent territorial, responsable informatique dans une collectivité ou dirigeant d'une PME qui utilise des logiciels métier, la réalité est la même.
Il va falloir apprendre. Non pas à utiliser un nouveau logiciel. À travailler avec des agents, à les configurer, à les superviser, à corriger leurs erreurs, à identifier ce qu'ils ne savent pas faire. Cette compétence n'est pas technique au sens traditionnel du terme. C'est une compétence de pilotage, de vigilance, de jugement.
Il va falloir formaliser. Écrire ce qu'on sait faire. Documenter les processus. Expliciter les règles de décision qu'on applique instinctivement depuis des années. Ce travail est ingrat, souvent négligé, toujours repoussé. Il devient urgent.
Il va falloir choisir ses dépendances. Tous les éditeurs ne se valent pas face à la transition IA. Certains construisent des architectures ouvertes, des API accessibles, des données portables. D'autres construisent des forteresses, des données captives, des contrats qui rendent la migration impossible, des interfaces qui masquent la donnée plutôt que de l'exposer. Choisir son éditeur logiciel est désormais aussi stratégique que choisir son banquier.
Et il va falloir accepter que la lenteur soit un choix, avec ses conséquences. Les organisations qui attendent que la transformation soit inévitable pour s'y préparer ne seront pas épargnées. Elles seront simplement moins bien préparées quand l'inévitable arrivera.
5. L'avènement de l'intelligence divergente
Il y a une ironie profonde dans ce renversement, que peu osent formuler.
Pendant deux siècles, nos systèmes scolaires ont fabriqué un idéal cognitif très précis : pensée linéaire, conformité aux procédures, mémorisation, exécution fiable et reproductible. Les élèves qui correspondaient à ce modèle réussissaient. Les autres étaient mis de côté : ceux qui pensaient en arborescence plutôt qu'en séquence, qui faisaient des connexions inattendues, qui s'ennuyaient dans les tâches répétitives, qui voyaient les systèmes avant les détails. Diagnostiqués, réorientés, découragés.
L'IA vient de rendre obsolète exactement ce que le système valorisait. La logique séquentielle, l'exécution de procédures, la mémorisation de connaissances codifiées, c'est précisément ce qu'elle fait mieux que n'importe quel humain, plus vite, sans fatigue, sans erreur.
Ce qui résiste à la machine, ce sont les qualités que l'école a longtemps pénalisées : la pensée latérale, la capacité à relier des domaines que rien ne relie a priori, l'intuition sur les systèmes complexes, la tolérance à l'ambiguïté, la sensibilité aux signaux faibles, la créativité de recombinaison. Des qualités surreprésentées chez ceux qu'on appelle les neurodivergents (personnes dys, TDAH, haut potentiel, profils autistiques) qui ont développé par nécessité, souvent dès l'enfance, des modes de pensée alternatifs pour naviguer dans un monde qui n'était pas fait pour eux.
Ce n'est pas dire que les neurodivergents vont « dominer » le monde de demain, ce serait trop simple et réducteur. C'est dire quelque chose de plus fondamental : les critères de valeur cognitive sont en train de se renverser. Et ce renversement réhabilite des millions de personnes que le système a mises de côté au profit d'un modèle cartésien aujourd'hui dépassé.
L'IA standardise l'intelligence conforme. Elle libère peut-être enfin l'intelligence divergente.
Laurent Alexandre et Olivier Babeau posent cette question avec une clarté brutale dans Ne faites plus d'études : pendant des siècles, étudier était le meilleur investissement possible. Ce monde-là est mort. L'intelligence devient gratuite et infiniment disponible. Ce qu'ils appellent de leurs vœux n'est pas la fin du savoir. C'est la fin d'un modèle d'apprentissage fondé sur la conformité et la reproduction, au profit d'un apprentissage exigeant, permanent, profondément personnel.
Pour les millions de salariés qui entrent dans cette transition, la question n'est pas « comment m'adapter au logiciel qui vient ? » Elle est plus vertigineuse : quelle est la forme d'intelligence que j'ai développée malgré le système, et comment la mettre au service de ce que la machine ne saura jamais faire ?
6. La chute
Le logiciel tel que nous le connaissons (l'url, l'écran de connexion, le mot de passe à renouveler, l'identification, les interfaces, les boutons, le tableau de bord) est en train de disparaître comme intermédiaire obligatoire. Ce n'est pas la fin du travail. Ce n'est pas la fin des organisations. C'est la fin d'une certaine façon de les faire fonctionner.
Les experts-comptables qui pensent que leur logiciel de paie sera encore le même dans cinq ans ont peut-être raison sur le logiciel. Ils ont tort sur l'interface et sur le modèle économique qui va avec.
Les agents territoriaux qui pensent que la transformation numérique ne les concernera pas parce que le secteur public change lentement ont peut-être raison sur le tempo. Ils ont tort sur la trajectoire.
La marche est engagée. Elle ne demande pas si vous êtes prêt. Elle demande seulement dans quel état vous l'accueillerez.
Ces articles n'ont d'autre objet que de poser par écrit mes analyses, mes anticipations, et de les partager. Merci de les prendre comme telles. Au plaisir de lire vos commentaires.
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