Série « Fin du clic et entreprise sans coutures » · 1 / 4
Nous avons passé 20 ans à construire des interfaces. L'IA n'en a pas besoin.
La lecture de plusieurs articles sur l'IA m'a amené à une conviction : ce qui se joue n'est pas une évolution du logiciel. C'est sa recomposition complète. Je vous propose une série intitulée « Fin du clic et entreprise sans coutures », composée de quatre articles, pour essayer d'y voir plus clair et d'en rendre compte.
En février 2026, environ 285 milliards de dollars se sont évaporés des capitalisations boursières des grands éditeurs de logiciels en 48 heures. Thomson Reuters a enregistré sa plus forte chute journalière de son histoire. LegalZoom a perdu près de 20 %. Les ETF logiciels ont plongé de 20 % depuis le début de l'année. La presse a immédiatement trouvé un nom pour cet événement : le SaaSpocalypse.
Je n'ai pas été surpris. Pas parce que j'aurais anticipé ce décrochage boursier précis, mais parce que cela fait des années que j'observe, dans des secteurs très différents (entreprises privées, collectivités, professions réglementées), une même tension sourde s'installer. Le logiciel B2B tel que nous l'avons connu depuis vingt ans est en train de se fissurer de l'intérieur.
Ce que les marchés ont brutalement intégré en quelques heures, les organisations vont devoir l'intégrer sur les prochains mois. C'est l'objet de cette série.
1. Le modèle économique qui s'effondre
Pendant deux décennies, la logique SaaS reposait sur une équation simple et élégante : un utilisateur, un abonnement mensuel. Vous embauchez 50 collaborateurs, vous achetez 50 licences. Vous grandissez, votre facture logicielle grandit avec vous. Les investisseurs adoraient ce modèle, prévisible, récurrent, scalable.
Cette équation est désormais fausse.
Les agents IA n'ont pas besoin de licences. Ils ne se connectent pas avec des identifiants, ils n'apparaissent pas dans un tableau de bord administrateur. Ils exécutent des tâches, parfois des milliers par jour, sans occuper le moindre « siège » dans les systèmes qu'ils opèrent. Quand un agent fait le travail de dix collaborateurs humains, le modèle par siège ne se comprime pas : il s'effondre.
Satya Nadella l'a formulé avec une clarté brutale fin 2024 : « La notion même que les applications métier existent, c'est là qu'elles vont probablement toutes s'effondrer, à l'ère des agents. Ce sont essentiellement des bases de données avec de la logique métier. Et cette logique va migrer vers les agents. »
Ce qu'il décrit, c'est la décomposition structurelle du SaaS en trois couches : une base de données, de la logique métier, et une interface pour que les humains puissent interagir avec tout cela. Les agents IA absorbent les deux dernières couches. L'interface disparaît. La logique migre. Reste la donnée, sans la belle application qui l'habillait et justifiait l'abonnement.
2. Ce n'est pas une correction. C'est une reclassification.
Atlassian a enregistré pour la première fois de son histoire une baisse de son nombre de sièges entreprise. Workday a supprimé 8,5 % de ses effectifs, un éditeur de logiciels de gestion des ressources humaines qui réduit ses propres ressources humaines à cause de l'IA : le symbole était saisissant. Les multiples de valorisation des SaaS sont passés de 34x les bénéfices futurs à moins de 23x. C'est la première fois de l'histoire que les logiciels se négocient en dessous du multiple moyen du marché global.
Mais le signal le plus éloquent de ces dernières semaines ne vient pas d'un analyste financier. Il vient de Jack Dorsey, fondateur de Twitter et PDG de Block.
Le 26 février 2026, il annonce la suppression de plus de 4 000 postes, soit la moitié des effectifs. Sa justification mérite d'être lue attentivement :
« Nous ne prenons pas cette décision parce que nous sommes en difficulté. Notre business est solide. Mais quelque chose a changé. Les outils d'intelligence que nous créons et utilisons, associés à des équipes plus petites et plus plates, permettent une nouvelle façon de travailler qui change fondamentalement ce que signifie construire et gérer une entreprise. Et cela s'accélère rapidement. »
Ce n'est pas un plan de restructuration classique. C'est une déclaration de principe sur la nouvelle architecture des organisations. Dorsey ne licencie pas parce que la croissance ralentit. Il licencie parce que la taille est devenue une inefficience. L'intelligence, distribuée dans les outils, remplace la masse.
Il ajoute quelque chose de crucial : il veut que ses clients puissent « construire leurs propres fonctionnalités directement, composées de nos capacités et servies à travers nos interfaces ». Ce glissement sémantique est immense : le logiciel ne livre plus un produit fini, il met à disposition des capacités que l'organisation configure elle-même, via des agents.
3. L'interface était la promesse. L'agent en est l'héritier.
Je me souviens d'une conversation, en 2015, avec le directeur général d'un éditeur SaaS important du marché des experts-comptables. Je lui disais que le destin des SaaS était de devenir de pures API, que l'interface allait devoir radicalement se transformer.
Aujourd'hui, cette transformation n'est plus une hypothèse de travail. Elle est en cours.
Les agents n'apprennent pas à utiliser un logiciel. Ils appellent une API. Ils n'ont pas besoin d'un tableau de bord, ils ont besoin d'un point d'accès aux données et d'une permission d'agir. L'interface graphique n'était pas une finalité : c'était un intermédiaire rendu nécessaire par les limites de la machine. Ces limites reculent. L'intermédiaire devient optionnel.
Ce n'est pas la mort du logiciel. C'est la dématérialisation de son enveloppe la plus visible.
4. La prochaine couche de valeur : la compétence encapsulée
Si l'interface disparaît, qu'est-ce qui prend de la valeur ?
La réponse est contre-intuitive : ce sont les compétences métier formalisées.
Un agent IA est puissant. Mais un agent IA qui sait comment fonctionne un cabinet d'expertise comptable, dans une très grande finesse, chaque fonction des collaborateurs, qui connaît les spécificités d'une DSI de collectivité, qui intègre les contraintes réglementaires d'un secteur précis, cet agent vaut infiniment plus. Et cette connaissance, traduite en instructions, en workflows, en règles de décision, va devenir un actif à part entière.
Nous allons voir émerger un marché de compétences encapsulées. Des « skills » sectoriels que les organisations achèteront, combineront, configureront. Dans un premier temps, ces skills auront une valeur forte, différenciante, presque stratégique. Puis, inévitablement, les plus communs se commodiseront. Les prix baisseront. La réglementation suivra comme elle a toujours suivi les nouvelles couches technologiques, avec un décalage.
Ce mouvement ressemble à ce que le web a fait aux contenus : d'abord une rareté précieuse, puis une abondance qui a fracturé les modèles économiques des producteurs de contenu. Sauf que là, c'est le travail de connaissance qui est en jeu, et son périmètre est autrement plus vaste.
5. Ce que cela change pour les organisations, dès maintenant
La lenteur à la transformation des utilisateurs est un retardateur. Pas une issue.
Les organisations qui travaillent encore avec des logiciels métier achetés sur la logique « un utilisateur, une licence » ne sont pas à l'abri, elles sont simplement en décalage. La marche est engagée. Elle ne demande pas si les organisations sont prêtes. Elle demande seulement dans quel état elles l'accueilleront : en ayant anticipé, ou en subissant.
Dans les prochains articles, j'explore cette transformation là où elle se joue concrètement : dans les cabinets d'expertise comptable, où le SaaS et le private equity ont déjà recomposé l'écosystème logiciel avant même que l'IA n'entre en scène, puis dans les collectivités territoriales, dont la dépendance aux logiciels métier est massive et largement sous-estimée.
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